L’ESPRIT DU DOMAINE
01. Notre histoire commence bien avant le vin.
C’est en 1593 que notre famille, venue de Suisse, franchit les montagnes pour s’installer en Alsace. Très vite, elle trouve sa place à Orschwihr, ce village blotti entre collines et vignes. À l’époque, comme partout ailleurs, on vit de polyculture. L’autonomie est une nécessité : chaque famille élève des animaux — pour se nourrir, mais aussi pour travailler la terre — cultive champs, vergers, et bien sûr, vignes.
Ce mode de vie perdure, génération après génération, jusqu’à une rencontre. Celle de Camille Braun, né à Orschwihr, et de Marguerite Noll, originaire de Katzenthal, un village à une trentaine de kilomètres au nord.
Tous deux grandissent dans des familles attachées à la vigne. Et lorsqu’ils unissent leurs chemins, ils font un choix décisif : abandonner la polyculture pour se consacrer entièrement à la vigne et au vin.
Ils quittent les champs, les bêtes, et choisissent la voie unique mais exigeante de la viticulture. Non par ambition, mais par conviction. Par amour du lieu. Par désir d’écouter le message qu’ils portent.
Ce moment marque un tournant. Une bascule douce, mais fondatrice, celle qui fait naître une vocation.
De cette union naissent deux enfants, Marie-Laure et Christophe. C’est Christophe qui reprendra le flambeau. Après quelques années d’études, il revient au domaine en 1987. Il fait grandir l’exploitation, l’ouvre à de nouveaux terroirs. Peu à peu, la surface s’étend.
02. Biodynamie & transmission
À la fin des années 1990, une rencontre le marque : celle du travail en biodynamie, aperçu chez quelques vignerons alsaciens avant-gardistes. C’est encore balbutiant, mais il y pressent une évidence : pour le bien du sol, de la vigne, du vin. Il se lance, sans attendre, dans une conversion en agriculture biologique et biodynamique, dès le début des années 2000. À ses côtés, Chantal, sa compagne, entre elle aussi dans l’aventure.
Le domaine s’épanouit. Il atteint aujourd’hui 15 hectares, construits comme un patchwork de parcelles autour du village, reflet fidèle du terroir d’Orschwihr.
Vient alors une autre transmission.
De leurs deux filles, c’est Annabelle qui choisit de poursuivre l’histoire. Après ses études, après plusieurs expériences ailleurs, elle revient à Orschwihr en 2023. Elle rentre à la maison, à la terre. Le temps de la passation s’ouvre: celui des savoirs qui changent de mains, des gestes qui se transmettent, de la mémoire qui devient futur.
03. Gestes de vigne, gestes de vie
Tout commence par la taille. Premier geste de l’année, premier lien renoué avec la vigne endormie. Nous pratiquons la taille Guyot Poussard, une taille respectueuse, pensée pour suivre le flux naturel de la sève. Ce geste, en apparence technique, détermine pourtant bien plus qu’un volume : il fixe le cadre de la saison à venir. Il régule, ajuste, et surtout écoute la force du pied, pour qu’il donne ce qu’il peut — ni trop, ni trop peu.
Vient ensuite l’ébourgeonnage, prolongement de cette attention. En un ou deux passages minutieux, on allège la vigne de l’inutile. On ne garde que l’essentiel : les bourgeons qui permettront l’équilibre, la juste répartition, la promesse des meilleurs fruits.
De mai à juillet, le palissage devient notre respiration quotidienne. C’est un travail d’élan, presque chorégraphique, qui soutient les jeunes rameaux. On les guide sans les contraindre, on les élève doucement pour qu’ils s’ouvrent à la lumière. La vigne se structure, son feuillage respire. On évite l’enchevêtrement, les zones d’ombre, les poches d’humidité. L’air circule, la lumière filtre.
Et puis vient le tressage — dernier geste avant que les baies ne se tournent vers la maturité. Ici, aucun rognage, aucun écimage. On accompagne. On respecte l’apex, cette extrémité vivante de la vigne, ce lieu du désir de croissance. En le conservant intact, on laisse la plante finir son mouvement, aller jusqu’au bout d’elle-même, puis décider d’offrir ses forces au fruit. C’est là que commence la lente et belle aventure de la maturation.
Mais un tel travail, jamais nous ne pourrions le porter seuls. Nous avons la chance d’être entourés d’une équipe fidèle, qui marche à nos côtés, qui comprend notre vision et partage nos gestes. Grâce à elle, notre exigence prend racine et notre quête d’excellence trouve sens. Être plusieurs, c’est pouvoir veiller à chaque détail, avancer ensemble avec attention, accomplir chaque tâche dans la conscience de la suivante.
04. Des sols vivants
Le sol est notre premier allié. Jamais abandonné au vide, il reste couvert de végétation, de l’automne au printemps, comme d’un manteau protecteur. Ce couvert nourrit la terre, retient l’humidité, abrite les micro-organismes, empêche l’érosion.
Au réveil du printemps, l’intervention est mesurée, presque silencieuse. Un passage léger, un rang sur deux, pour aérer sans troubler, alléger sans mettre à nu. Puis, à la fin de l’été, nous semons des couverts choisis avec soin : ils donnent au sol structure et diversité, ils enrichissent son souffle profond, sa capacité à accueillir la vigne.
Car ici, la terre n’est pas un socle muet. Elle est un monde en mouvement, vibrante d’une multitude d’êtres qui tissent l’équilibre. Chaque racine, chaque lombric, chaque levure secrète y participe. Nous la foulons avec respect : conscients que la vie du sol n’est pas un détail mais la condition première de tout. Le vin naît d’ici, de ce dialogue souterrain, de ce chœur invisible
05.Vendanges et Vinifications
Lorsque vient le temps des vendanges, tout le rythme bascule. C’est un moment suspendu, une parenthèse où chaque geste se fait à la main, lentement, minutieusement. Une trentaine de vendangeurs, fidèles, attentifs, recueillent ce que la vigne a choisi d’offrir. Chaque grappe est scrutée, touchée, respectée. Le bon moment ne revient pas, il faut le saisir.
Au chai, ce même respect se prolonge. Ne pas contraindre. Ne pas masquer. Seulement accompagner. Les pressurages sont lents, mesurés, comme une parole grave, pesée avec soin. Le jus se clarifie de lui-même, puis rejoint son lieu : foudre, cuve ou barrique, pour un temps long — le temps silencieux de l’élevage.
Ici, aucune recette, aucun calendrier immobile. C’est le vin qui décide ; nous, nous écoutons. Le temps dicte, l’instinct accompagne. Rien de superflu ne vient troubler cette parole. Seule une touche légère de soufre peut être donnée, si le vin en demande la protection.
Car notre but n’est pas d’imposer un goût, mais de laisser le vin dire. Dire son sol, dire son climat, dire son millésime. Dire aussi le geste du vigneron. Non dans la prouesse, mais dans la vérité. Avec sincérité. Avec justesse.